Profession romancier (Haruki Murakami)

Si Haruki Murakami est avant tout connu pour ses romans aux tonalités fantastiques, il lui arrive d’écrire des essais sur des sujets divers. En octobre 2019, son éditeur français Belfond a ainsi pris le parti de publier Profession romancier dans lequel l’auteur revient sur son propre métier, et contre toute attente, c’est passionnant !

Murakami, cet éternel nobélisable…

Haruki Murakami 村上春樹 est né à Kyôto en 1949. C’est à l’âge de trente ans qu’il devient écrivain alors qu’il était « un homme tout ce qu’il y a de plus ordinaire » selon ses propres termes. Des années de jeunesse passées aux côtés de ses parents enseignants dans une banlieue résidentielle des environs de Kôbe, une scolarité limite correcte, un dévoreur de livres et de musiques, des études universitaires achevées sur le tard, alors qu’il s’est déjà marié et qu’il travaille.
Son travail justement. Murakami ne se voyait pas dans la peau d’un salaryman, embauché à vie dans une grande entreprise, modèle alors prédominant à cette époque. Après plusieurs année à enchaîner les petits boulots, ses économies lui permettent d’ouvrir avec sa femme en 1974, un bar à Kokubunji, dans la banlieue ouest de Tokyo, puis à Sendagaya, près de Shinjuku. Au programme : du jazz. Pendant plusieurs années, le couple va travailler d’arrache-pied pour boucler les fins de mois et rembourser ses dettes.
Alors que sa situation financière commence à s’améliorer, lui prend soudain l’envie d’écrire un roman ! Il décrit son « épiphanie » qui survient par un bel après-midi d’avril 1978, alors qu’il assiste à un match de baseball de son équipe favorite, les Yakult Swallows.

Le ciel était totalement dégagé, la bière glacée, la balle blanche se découpait, très nette, sur l’herbe d’un vert que je n’avais pas vu depuis très longtemps. (…)
Je crois que le premier lanceur des Carps d’Hiroshima était Satoshi Takahashi. Yasuda jouait pour les Yakult. Lorsque Takahashi a ouvert, dans la seconde moitié de la manche, Hilton a frappé la balle vers la gauche et atteint la deuxième base. Le bruit de la batte frappant la balle a résonné merveilleusement dans tout le stade. Il y a eu quelques maigres applaudissements. Et c’est à ce moment, précisément, sans aucun rapport avec cet environnement, qu’une pensée m’a traversé l’esprit : « Tiens, et si j’écrivais un roman ? »
Je me souviens encore très nettement de la sensation de cet instant. J’avais l’impression que quelque chose allait tomber du ciel, lentement, presque en flottant, et que j’allais le recueillir dans mes mains. Pourquoi le hasard voulait-il que cela tombe entre mes mains, je n’en avais aucune idée. Je l’ignorais à cette époque, et je l’ignore encore aujourd’hui. Quelle qu’en soit la raison, cela a eu lieu. Cela a été… comment le dire ? Une sorte de révélation. Sans doute, le mot « épiphanie » conviendrait-il mieux.

Profession romancier (page 29)

Il parvient à terminer ce roman et l’envoie à la revue littéraire Gunzô『群像』. Et surprise, il gagne le prix des Nouveaux Auteurs (Gunzô shinjinbungakushô 群像新人文学賞) en 1979 avec Ecoute le chant du vent (Kaze no uta o kike『風の歌を聴け』) ! C’est ainsi qu’il fait irruption sur la scène littéraire et commence à se faire une petite renommée.
Avec ce succès, se pose rapidement la question du choix : fermer le bar pour se consacrer à l’écriture (ce qu’il fait en 1981) ? Partir à l’étranger pour se renouveler (ce qu’il fait en 1986) ? A chaque fois, Murakami prend des risques, qui s’avèrent être payants. Il est aujourd’hui un auteur lu et adulé dont la sortie de chaque roman est attendue par nombre de fans à travers le monde.

Une recette pour écrire un livre ?

Genèse des chroniques

Profession romancier a été publié au Japon en 2015 par Switch Publishing Tokyo sous le titre : Shokugyô toshite no shôsetsuka『職業としての小説家』que l’on peut traduire par « le romancier envisagé comme un métier ». Il se compose de onze chapitres : les six premiers ont été publiés sous forme de chronique dans la revue littéraire, Monkey Business, les cinq derniers sont inédits.

Murakami parlant de son œuvre en 2005 lors d'une conférence au Massachusetts Institute of Technology (Wikipédia).

– Les romanciers sont-ils une espèce tolérante ?
– Comment je suis devenu romancier
– A propos des prix littéraires
– A propos de l’originalité
– Ecrire… mais quoi ?
– Faire du temps son allié
– Une activité physique totalement personnelle
– A propos de l’école
– Quelle sorte de personnages ai-je envie de faire apparaître ?
– Pour qui est-ce que j’écris ?
– Vers de nouvelles frontières
– Postface

A la recherche de son style

Le livre est étonnant par le ton employé, entre une franche modestie (tout le monde peut écrire un livre) et un mini-règlement de compte avec le milieu littéraire japonais qu’il ne semble guère apprécier. Cependant, il vaut également pour les réflexions variées sur son métier.
Lorsqu’il évoque sa propre pratique, il s’attarde d’abord sur la manière dont il a rédigé son premier roman, celui qui l’a fait connaître, Ecoute le chant du vent. Ecrit en 1978 sur un coin de table, une fois le bar fermé, Murakami explique qu’il n’était pas content de son premier jet. Il a alors utilisé une technique novatrice : écrire en anglais ce qu’il voulait raconter, puis le retraduire de manière libre en japonais. Il reprend ainsi ce qu’avait fait avant lui la romancière hongroise, Agota Kristof (1935-2011), quand elle s’exile en Suisse et décide d’écrire dans sa langue d’adoption, le français. Si vous avez lu son ouvrage le plus connu, Le Grand Cahier (1986), vous devez comprendre ce sentiment d’étrangeté que donne un tel travail.
C’est ainsi que Murakami a trouvé son propre style.

Ma maîtrise de l’anglais, bien entendu, était loin d’être parfaite. Je ne disposais que d’un vocabulaire restreint et d’un nombre limité de constructions grammaticales. Mes phrases étaient forcément très courtes. Même si j’avais la tête pleine d’idées complexes, je n’étais pas en mesure de les exprimer en anglais. Par conséquent, j’ai retranscrit leur contenu dans les termes les plus simples possible, me suis livré à des paraphrases facilement compréhensibles, ai écarté tout superflu dans les descriptions, adopté pour l’ensemble une compacité formelle et me suis limité à ce qui pouvait entrer dans le récipient dont je disposais. J’ai ainsi enfanté un texte particulièrement dépouillé. Néanmoins, au fur et à mesure de ma progression laborieuse se faisait jour, petit à petit, une écriture dotée d’un rythme personnel.

Profession romancier (page 32)
Sa méthode d’écriture

Murakami s’attarde également sur sa méthode d’écriture qui se caractérise par une grande régularité. Chaque matin, il écrit dix pages manuscrites, à raison de 400 caractères par page, ce qui correspond à deux pages et demie sur un écran d’ordinateur. Une fois le premier jet écrit, débute alors pour lui la partie la plus gratifiante : les phases de réécriture.

Une fois le premier jet achevé, je fais d’abord une petite pause (en général, je me repose pendant une semaine), puis j’entame les retouches. Je reprends le manuscrit depuis le début et je le « gratte », j’essaie d’en effacer les aspérités. Telle est ma manière de faire. Les rectifications que j’apporte sont importantes, nombreuses. Car quelles que soient la longueur du roman et la complexité de sa structure, je commence toujours par laisser filer une histoire sans établir de plan, au petit bonheur la chance, sans savoir comment elle va se développer et se terminer, de manière improvisée, selon ce qui me vient à l’esprit. Ecrire ainsi est tout à fait plaisant. Mais cette façon de procéder a aussi pour résultat d’engendrer de nombreux points contradictoires et des passages illogiques. Il arrive que les attitudes et les caractères des personnages aient brusquement changé en cours de route. Quelquefois aussi la chronologie. Je dois donc rectifier chaque passage incohérent, l’un après l’autre, et redonner de la logique à l’histoire. Je rabote franchement certaines parties, j’en fais gonfler d’autres et j’ajoute ici ou là de nouveaux épisodes.

Profession romancier (page 95)

Cette phase dure entre un et deux mois. Puis rebelote : une semaine de repos, et une deuxième série de retouches qui porte davantage sur les détails (travail sur les descriptions, les dialogues, etc.), l’idée étant de trouver un juste équilibre entre l’ensemble et les détails. Pourtant, Murakami n’en a toujours fini avec son travail de réécriture. Il s’accorde cette fois-ci, une longue pause dans l’idée d’oublier son roman, puis au bout d’un mois, il procède à une relecture attentive et à de nouvelles corrections, cette fois-ci sous le regard de son bêta-lecteur, qui n’est autre que sa femme. Il est libre de suivre (ou non) ses remarques et critiques, mais ce regard extérieur est indispensable à son travail.

Rester sur le ring

Cette méthode n’est pas novatrice en soi, mais elle traduit le mieux ce dont Murakami parle tout au long de son ouvrage : son tempérament opiniâtre et obstiné, qui a fait que, contrairement à certains écrivains « météores », il a pu rester quarante ans sur le ring à écrire des livres.
Autre facteur par lequel Murakami explique sa longévité : il n’avait pas de thème de prédilection quand il a débuté. Ce qui signifiait qu’il pouvait écrire librement sur ce qu’il voulait. L’important pour lui était de lire beaucoup et d’observer sans jugement, sans émettre trop vite des avis manichéens. Tout cela dans le but de se constituer une collection de détails, qu’il dépose dans des tiroirs mentaux. Dans ce processus, nulle note écrite, sinon le travail inconscient de sa mémoire qui archive chaque élément. Puis, lorsqu’il se met à son bureau, son imagination prend le relais et déterre sans aucune difficulté ces détails qui viendront enrichir naturellement son texte.
Dernier élément qu’il met en avant et sur lequel je ne pouvais faire l’impasse : l’importance de l’activité physique (et oui !). Si vous avez lu son magnifique essai dédié à la course à pied, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond (Hashiru koto ni tsuite kataru toki ni boku no kataru koto『走ることについて語るときに僕の語ること』), vous voyez tout de suite où il veut en venir !

Est-ce que ce que vous faites vous apporte de la joie ?

Murakami aborde encore d’autres thèmes : la manière dont il conçoit ses personnages et la relation qu’il entretient avec eux, l’évolution de ses romans, notamment le lent passage du narrateur à la première personne à celui à la troisième personne, les échanges qu’il a avec ses lecteurs, etc.
Par ailleurs, il n’hésite pas à s’attaquer frontalement au système sclérosé qui étouffe la société japonaise, et qui se manifeste par le biais de l’école.
Mais ce que j’en retiens in fine, c’est ce sentiment qu’il a su préserver : « écrire pour se sentir heureux ». Et je finirai sur cet extrait qui sonne comme un écho à ce sentiment.

J’avais une idée précise, dès le début, du genre de roman que je voulais écrire. Mon écriture n’était pas encore au point, je le savais, mais en esprit je me représentais déjà ce que seraient plus tard mes romans, une fois que j’aurais acquis les compétences nécessaires. À mes yeux, l’image était toujours là, haut dans le ciel, elle brillait comme l’étoile Polaire. Parfois, il me suffisait de lever la tête. Je savais alors où je me trouvais et vers où je devais me diriger. Sans ce point fixe qui m’orientait sur le bon chemin, je me serais peut-être perdu dans une errance sans fin.
Ainsi, si je me réfère à mon expérience, j’ai d’abord eu besoin d’un point de départ pour trouver mon propre style narratif, pour pouvoir le développer. Il a donc été nécessaire que j’apprenne à me « réduire » plutôt qu’à m’« accroître ». Car, en fait, nous avons tendance à trop nous charger tout au long de notre vie. Trop d’informations, trop de bagages, trop de choix concernant des questions sans importance, et au moment où nous cherchons notre propre expression, il se produit souvent un crash dans tout ce fourbi, et nous nous retrouvons coincés avec un moteur qui a calé. Immobilisés. Si nous jetons à la poubelle tout ce dont nous n’avons pas besoin, une fois allégés du trop-plein d’informations, nous sommes à nouveau libres de penser.
Mais comment déterminer ce dont nous avons absolument besoin, ce dont nous n’avons pas vraiment besoin et ce dont nous n’avons pas du tout besoin ?
Selon mon expérience, encore une fois, il s’agit là de quelque chose de très simple. Le critère essentiel qui doit guider votre choix est la réponse à cette question : « Est-ce que ce que vous faites vous apporte de la joie ? »
Si, alors que vous vous lancez dans une entreprise importante pour vous, vous ne ressentez ni joie spontanée, ni plaisir, ni frissons d’excitation, c’est que vous vous êtes sans doute trompé quelque part, qu’il y a quelque chose qui ne colle pas. Dans ce cas, vous devez revenir à votre point de départ et abandonner l’un après l’autre les éléments qui entravent votre joie, ou ceux qui sont artificiels.

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5 réflexions sur “Profession romancier (Haruki Murakami)

  • 15 avril 2020 à 14 h 26 min
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    Merci pour ce bel article. Cela donne envie de lire l’ouvrage. Qui est le/la traducteur.trice de l’édition française ? On peut être adepte ou non du personnage, de son style ou de sa narration, reste que ce qui est plaisant avec Haruki, c’est qu’il ne prend pas la pose : pour lui romancier demeure avant tout un « métier », dont il transmet l’expérience avec modestie et honnêteté.

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    • 15 avril 2020 à 15 h 01 min
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      Bonjour J.M.,
      Merci pour votre commentaire.
      En effet, j’ai oublié de mentionner la traductrice ! Il s’agit d’Hélène Morita, la traductrice attitrée de Murakami chez Belfond.
      Dans son livre, Murakami donne l’image d’un homme têtu, honnête et uniquement centré sur ce qu’il sait faire : écrire.
      Un homme qui n’aime guère les milieux littéraires…qui le lui rendent bien.
      Bonne journée.

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  • 29 avril 2020 à 10 h 51 min
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    C’est mon écrivain préféré. Il avait effectivement écrit sur divers thématiques, comme le tremblement de terre de Kobe, et il reste très juste dans ses mots.

    Je n’ai pas lu le livre dont vous parler, mais ayant une attirance pour l’écriture cela deviendra vite mon prochain livre de chevet.

    Bravo pour le site, très bien tenu, joli, je mets en favori en espérant pouvoir vous suivre d’avantage.

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    • 29 avril 2020 à 13 h 58 min
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      Bonjour Clément,
      Merci pour votre commentaire.
      Quelques essais de Murakami ont en effet été traduits en français, et ils méritent d’y jeter un œil !
      Merci pour votre compliment sur le site : j’essaie de publier un peu plus régulièrement.
      Bonne journée.

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      • 29 avril 2020 à 18 h 52 min
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        ^^ Merci pour la réponse rapide.
        Au plaisir de vous relire.

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