Touiller le miso (Florent Chavouet)

La crise sanitaire perdure, s’enlise, s’englue, et avec elle, s’éloigne la possibilité de se rendre au Japon, pays qui s’est calfeutré sur lui-même depuis mars 2020. En attendant une hypothétique réouverture de ses frontières, la lecture du nouveau livre de Florent Chavouet, Touiller le miso, vient à point nommé. Ce petit bol d’oxygène poétique nous replonge avec délice dans l’intimité d’un pays désormais inaccessible physiquement, un rêve devenu bien malgré lui fantasme.

Un auteur atypique

Né en 1980 à Rennes, Florent Chavouet s’est fait connaître par des « objets dessinés », véritables OVNI dans le monde de la bande dessinée française. Ses œuvres les plus connues ont toutes tissé un lien avec le Japon, où l’auteur fait régulièrement de longs séjours. Tokyo sanpo (2009) relate les déambulations de l’auteur à travers la capitale japonaise, à la découverte de ses quartiers. De Tsukiji, l’ancien marché aux poissons, à Ikebukuro, en passant par Ueno et Odaiba, son œil occidental s’amuse ainsi à repérer les immeubles tout de guingois et les différentes modes vestimentaires des Japonais. L’année suivante, il nous téléporte dans la campagne insulaire, en pleine mer Intérieure avec Manabé Shima, avant de s’essayer quelques années plus tard au pseudo-roman noir dans Petites coupures à Shioguni (2014). Enfin, dans L’Île Louvre (2015), aux éditions Futuropolis, Florent Chavouet répond à une commande que le musée parisien a passé à plusieurs auteurs de bande dessinée. Résultat : des dessins où il scrute et observe toute sorte de visiteurs venus admirer les œuvres archiconnues du plus célèbre des musées.
Tous ces ouvrages présentent plusieurs points communs, notamment des dessins au trait précis et minutieux et des croquis sur le vif de moments quotidiens. Et de l’humour. Beaucoup d’humour, tendre et décalé, pour ses sujets d’observation.

Il faudra attendre cinq ans avant la parution d’un nouvel ouvrage : Touiller le miso.

Une ode poétique adressée au Japon

Une belle édition

Les précédents livres de Florent Chavouet avaient été édités chez Philippe Picquier, et pour Touiller le miso, l’éditeur spécialisé dans les littératures d’Extrême-Orient, a sorti un bel objet. Les coutures sur la tranche sont volontairement visibles, et font penser à certains ouvrages que l’on peut dénicher à Jinbôchô, le quartier des bouquinistes de Tokyo. Et les reproductions des plaquettes en bois qui s’étalent à gauche sont particulièrement réussies ! Ces plaquettes sont visibles dans tout bon izakaya 居酒屋 qui se respecte, ces bars japonais minuscules et populaires où boire permet de goûter à pleins de plats typiques. Elles indiquent à la verticale le nom du mets, suivi de son prix en yen. On y retrouve ainsi les quelques stars qui accompagnent un verre de bière : des edamame えだ豆 à 150 yens, des croquettes コロッケ à 100 yens, etc.

Du bouillon et des baguettes

Penchons-nous sur le titre qui mérite à lui seul l’achat du livre. Personnellement, il m’a fait l’effet d’une « madeleine de Proust ». J’aurais dû retourner au Japon en avril 2019, mais la pandémie est passée par là. Depuis, je piaffe d’impatience, tourne en rond, et me demande quand je pourrai y remettre les pieds. D’où cet effet madeleine avec l’appel aux cinq sens. Touiller le miso, c’est ce geste tout à la fois inutile et impératif que l’on exécute avant de goûter le bouillon miso qui accompagne les plats et dont la qualité varie en fonction des ingrédients que l’on y jette. Touiller avec les baguettes pour mélanger et faire remonter algues nori et tofu, ce qui donne au bouillon cet aspect granuleux si particulier. Puis approcher de ses lèvres le bol laqué de noir, humer le fumet qui s’en échappe, aspirer plus ou moins bruyamment le liquide pour ne pas se brûler, et se perdre dans le goût du Japon.

Oui, cet ouvrage est une invitation à retrouver un Japon intime, parfois burlesque.

Un récit de voyage sans histoire

Et le sujet du livre dans tout cela ? Son titre et les plaquettes allèchent nos babines et semblent nous orienter vers une thématique plutôt gastronomique. Mais le chemin emprunté par Florent Chavouet s’avère être plus sinueux. D’ailleurs, voici comment l’auteur décrit lui-même son livre le 5 octobre 2020, trois jours avant la sortie officielle, sur son compte Instagram :

« L’ouvrage est construit ainsi : sur les pages de droite vous retrouverez l’ensemble des haikus déjà publiés sur ce compte, avec même quelques inédits. A gauche c’est le bazar, il y a des anecdotes, des dessins tout simples, des cartes avec des numéros de page, des machins et deux feuilles qui se déplient. Il n’y a pas d’histoire, juste une préface qui explique pourquoi il n’y en a pas. »

Une absence d’histoire. Car le livre débute comme un documentaire, une invitation faite à l’auteur d’un certain Inosan à découvrir le monde des kaku uchi 角打ち, ces échoppes où l’on vend du saké (nihonshu 日本酒 en japonais), et où, parfois, l’on en boit debout avec quelques accompagnements locaux. Puis il bifurque sur le mode d’un premier voyage centré sur Tokyo, puis un second périple qui mène l’auteur à Hokkaidô avant de redescendre vers le Kansai et la mer intérieure, puis de remonter le long de la mer du Japon (Gokayama, île de Sado). Bref, un récit de voyage, qui s’accompagne de cartes et de plans, de dessins de bouteilles, d’affiches publicitaires, d’animaux. Mais un récit sans trame narrative, dans lequel le lecteur se régale de se perdre dans des détails qui révèlent un quotidien étrange. Du moins tel que semble le ressentir l’auteur.

Place au haiku !

Comme l’explique Florent Chavouet, les dessins travaillés sur les pages de droite sont accompagnés de haiku 俳句. Ces poèmes japonais, composés de 17 syllabes, sont généralement transcrits en Occident par trois vers de 5/7/5. La paternité en revient à Matsuo Bashô 松尾芭蕉 (1644-1694) qui ponctua ces propres récits de voyage de ces poèmes. Florent Chavouet s’est ainsi amusé à transformer des objets du quotidien ou à croquer des situations incongrues en quelques mots ludiques : des voitures et des maisons à l’aspect menaçant, une signalétique bizarre, des fruits aux formes étranges, des jeux d’enfants déserts, etc.

Dans l’entretien que l’auteur a accordé sur la chaîne Youtube de son éditeur, il donne des détails sur la méthode de travail qui lui a permis de créer ce nouvel ouvrage insolite. S’il a réalisé sur place les haikus et une partie des dessins sur des carnets et des feuilles volantes, c’est au retour qu’il a dessiné les cartes qui émaillent son récit, grâce à ses carnets de notes. Le tout aux crayons de couleurs avec des fonds à l’encre, et un peu de feutre.

Bref, c’est toute la force de Florent Chavouet de me replonger dans le Japon du quotidien, mais d’en extraire cette impression de quatrième dimension que j’ai toujours ressentie, que ce soit à l’époque où j’y ai vécu ou lors de mes différents voyages, professionnels et personnels. Car son œil acéré sait capter l’inattendu, l’instant, l’ordinaire et l’incongru avec un art consommé du cadrage. Un œil qui traduit également un amour du Japon, mâtiné d’une certaine impertinence !

Pour aller plus loin

Florent Chavouet tient un blog et alimente de temps à autre son compte Instagram. Histoire de découvrir de nouvelles réalisations !

Les illustrations reproduites dans cet article l’ont été avec l’aimable autorisation de l’auteur.


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