« Une saison japonaise » au Centre Pompidou-Metz (Deuxième partie)

Si l’exposition Japan-ness – Architecture et urbanisme au Japon depuis 1945 dresse un panorama exhaustif de l’architecture de l’archipel sur un demi-siècle, l’autre grande manifestation, Japanorama – Nouveau regard sur la création contemporaine, s’attarde sur les artistes japonais de la même période.

Affiche de l'exposition "Japanorama"

Conception de l’exposition

Visible du 20 octobre 2017 au 5 mars 2018, cette exposition comprend des œuvres hétérogènes tant dans les matériaux utilisés (installations, photos, vêtements, peintures, etc.) qu’en terme de notoriété des artistes exposés. Sa commissaire, Yuko Hasegawa, n’est pas une inconnue puisqu’il s’agit de la directrice artistique du MOT, le musée d’art contemporain de Tokyo, actuellement fermé pour rénovation. Assistée de Seiha Kurosawa, elle a fait appel pour la scénographie à plusieurs noms, dont SANAA, l’agence fondée par Kazuyo Sejima 妹島和世 et Ryûe Nishizawa 西沢立衛, agence bien connue pour ses réalisations dans le domaine architectural. Parmi ses constructions les plus emblématiques, me viennent à l’esprit le musée d’art contemporain du XXIe siècle de Kanazawa, et bien évidemment le Louvre-Lens, ouvert depuis 2012.

De ce que suggère le livret de l’exposition, SANAA s’est appuyé sur le concept d’archipel pour disposer les œuvres sur deux galeries situées à deux étages différents. En effet, comme cela est visible sur le plan ci-dessous, SANAA a construit des bulles homogènes, à l’image d’îlots autonomes. Mais ces six bulles, qui ont chacune leur propre thématique, ne sont pas repliées sur elles-mêmes : de par leur disposition, elles ne cessent de se répondre les unes aux autres et de tisser des ponts qu’emprunte le visiteur pour aller de l’une à l’autre.

Plan de l'exposition Japanorama

Si les mouvements pop et néo-pop dominent la galerie 2, c’est la catastrophe de Fukushima qui ouvre la galerie 3, entraînant des mouvements actifs de collaboration entre les artistes et les populations touchées par toute sorte d’évènements dramatiques. Avant de se clore sur des œuvres bruts et minimalistes qui interrogent sur le devenir du Japon et de sa société.

Comme pour toute exposition d’art contemporain, il est parfois difficile pour un néophyte d’interpréter correctement certaines œuvres. Il se retrouve vite confronté à des installations (d)étonnantes, dont le sens peut lui échapper. Cependant, tout a été conçu pour faire appel aux sens : il faut savoir lâcher prise et se laisser happer par les intentions des artistes.

De ce magma créatif extrêmement riche, je me suis attardée sur trois œuvres qui m’ont intéressée, si ce n’est interloquée.

Focus sur quelques œuvres

Super Rat (collectif CHIM POM – 2008)

Super Rat (Chim Pom)

Cette installation, visible dans la galerie 3, est un diorama conçu par le collectif CHIM POM.

Wikipédia donne la définition suivante du diorama :  » […] système de présentation par mise en situation ou mise en scène d’un modèle d’exposition (un personnage historique, fictif, un animal disparu ou encore vivant à notre ère…), le faisant apparaître dans son environnement habituel. »

Super Rat (Chim Pom) - Détails

Mais ici, nous nous trouvons face à une situation délirante puisque l’installation représente l’attaque lancée sur le quartier de Shibuya par cinq rats ! La précision de la reconstitution est admirable puisque nous retrouvons Shibuya, ce temple de la consommation, dans les moindres détails : le célèbre carrefour, la gare JR, les grands écrans diffusant d’incessantes annonces, les panneaux publicitaires, l’allée piétonnière, etc. Le réalisme est cependant contrebalancé par ces rats mutants, déjantés et « pikachusisés », qui n’hésitent pas à faire les pitres sur les immeubles et à semer la panique dans les rues. Regard ironique et critique sur la société japonaise, l’œuvre fait également écho à d’autres problématiques : les rats ont-ils été victimes d’un accident nucléaire ? Et pour le Parisien, Tokyo semble être le miroir de Paris où la présence des rats est fortement médiatisée depuis quelques mois.

Force (Kohei Nawa – 2015)

Force (Kohei Nawa)

Cette installation monumentale et hypnotique clôt l’exposition. Il est possible de la contourner ou de s’asseoir sur un banc pour la contempler, à défaut de la décrypter tant elle en impose par sa massivité.

Voici ce que dit le livret de cette belle œuvre protéiforme : « L’installation monumentale Force, de Kohei Nawa, implique toutefois une narration derrière une apparence minimaliste : des filets d’huile de silicone coulent verticalement, donnant l’impression d’une matière à demi-solide, et peuvent être interprétés comme une métaphore de la politique pétrolière, de la « pluie noire » tombant sur Hiroshima, ou de l’omniprésence des codes-barres dans nos sociétés. ».

Il s’agit donc d’une installation qui renvoie à différents contextes historiques : le pétrole dont le Japon a cruellement besoin et qui fut l’une des causes de l’attaque de Pearl Harbor en 1941, la « pluie noire » (kuroi ame 黒い雨), cette pluie mélangée de cendres radioactives qui tomba sur les survivants des bombardements atomiques de 1945, les codes-barres qui envahissent progressivement la société contemporaine et qui font référence à son inquiétante manie de tout étiqueter et cataloguer.

No One Knows the Title (War Picture Returns) (Makoto Aida – 1996)

Oeuvre de Makoto Aida

Cette œuvre se trouve dans la galerie 3, du côté des mouvements pop et néo-pop. Son auteur n’est pas un inconnu puisqu’il s’agit de Makoto Aida 会田誠, un peintre aux créations volontairement provocatrices et liées au monde du manga.

Celle qui nous est présentée ici est à la jonction de plusieurs thématiques. D’une part, elle évoque l’histoire de l’art sous plusieurs aspects : le Parthénon, monument phare du siècle de Périclès, construit entre 447 et 432 avant notre ère, sur lequel vient se superposer le Palais d’exposition industrielle du département de Hiroshima, édifié en 1915, tout en briques et en acier. Quant aux quatre panneaux coulissants (fusuma 襖), ils rappellent les peintures du Japon classique qui venaient orner les paravents des nobles de cour et des grands seigneurs.

Mais c’est également un télescopage entre deux histoires : l’explosion de 1687 qui a gravement endommagé le Parthénon, alors que s’affrontaient Vénitiens et Ottomans lors de la guerre de Morée, et le bombardement atomique du 6 août 1945 dont le symbole le plus important est le dôme du Palais, avec sa structure en acier resté debout (Genbaku dômu 原爆ドーム).

Le Parthénon et le Palais sont deux bâtiments qui illustrent chacun à leur manière le génie humain, capable d’édifier des merveilles inscrites dans l’histoire. Mais ces mêmes bâtiments ne font guère le poids face à la folie destructrice qui peut les balayer à tout moment !

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